La rentrée du Petit Quentin


Dans le matin vide, l'agitation a lieu derrière les murs des maisons: les parents se pressent en pressant les enfants qui grignotent doucement des céréales déjà ramollis dans du lait déjà teinté.
- Tu vas être en retard à l'école. Allez! Plus vite!
Et le gamin ne prend même plus la peine de répondre. 
Il aligne les petits ronds cacaotés le long du bord de son bol, celui avec son nom dessus. Ça fait un peu comme de l'écume, comme les vacances à la mer.
Petit Quentin fait tout pareil aux autres, il se perd dans la tambouille vaseuse de son bol, dans ses pensées vaseuses du matin.
Le CP il en a entendu parler tout l'été, et même l'année d'avant.
CP. Deux lettres affamées, avec de grandes dents prêtes à le dévorer.
Un petit rond de céréale a fini de fondre dans la boue du lait. Mais Petit Quentin s'en fiche, il regarde son nouveau cartable, droit et lourd au pied de la table. Hier soir avec maman et papa ils l'ont rouvert et il a dû sortir une à une chacune de ses nouvelles affaires: la trousse avec un stylo plume et des cartouches et des crayons et une gomme et un effaceur, un cahier de texte avec des anneaux pour que les pages tournent autour et un cahier même si c'était pas obligé parce que maman a dit que ça pouvait servir puis elle a dit aussi qu'il fallait arrêter les conneries maintenant ça suffisait parce que Quentin faisait le pitre, alors il a arrêté de jeter ses affaires sur la table et il est parti en courant dans sa chambre.
Avec sa cuillère, Petit Quentin tapote maintenant les parois de son bol en remuant son lait. Il a l'air songeur des grandes questions. Il l'avait choisi ce sac. Celui avec Batman plutôt que Spiderman. Il s'en souvient. C'était au supermarché, en vacances. Mais ça c'était en août. Maintenant Quentin n'est plus tout à fait sûr. Ce sac ne lui plait plus tout à fait. Il préférait son sac d'avant. Celui aux bords arrondis. Celui avec la serviette de table en tissus pour la cantine et la totoche pour les siestes.
- Ben alors? Qu'est ce que tu trafiques? T'as rien mangé!
Petit Quentin ne répond rien. Il sait d'avance qu'il pleurera quand papa lui nouera ses lacets et qu'il traînera des pieds dans la rue. Il en a besoin pour affronter le C et le P.
Il sait aussi qu'aujourd'hui il fera ce qu'il voudra avant de passer le portail de la grande école parce qu'après il se tiendra à carreau devant la nouvelle maîtresse et il tracera gentiment des lettres rondes entre les lignes de son nouveau cahier.
Par contre ce que Petit Quentin ne sait pas encore mais que papa et maman se chuchotent d'un air complice c'est que demain son sac lui plaira de nouveau. Peut-être même déjà à la recrée. Sûrement quand Luc et Eliott l'auront vu et qu'il en sortira sa collection de cartes Panini.
De toute façon, c'est toujours comme ça, la rentrée.

 

Note: ce post m'a été inspiré par les pleurs déchirants des enfants tout au long de la semaine dernière. Après l'étonnement et l'exaspération, j'ai fini par imaginer le portrait du Petit Quentin le matin de son entrée au CP. C'est ce portait imaginaire que voilà.

1 Comment