L'été en kommounalka

Dès les premiers rayons du soleil, les vrais, ceux qui chauffent, ça commence, mais il faut attendre la fin du mois de mai, voire celui de juin, le weekend de Pentecôte, le dernier prolongé, le dernier long avant les grandes vacances, pour qu'on y soit tout à fait: en kommounalka.

On veut tous faire entrer le soleil par les fenêtres, plonger tout à fait dans l'été, le matin happer le frais de l'air qui s'est déjà fondu en souvenir, la journée étendre le linge sous les rayons blancs, le soir boire un verre de rosé le cul sur un coussin mou, le nez entre les balustrades des balconnets.

La rue n'est plus alors qu'un immense appartement partagé.

Depuis la chambre, on voit les culottes de la voisine sur un tancarville branlant cachées par une housse de couette, depuis le salon la vue s'étend jusqu'au bout de la rue et si on tend le bras on pourrait presque se choisir une fleur épanchée dans l'une des jardinière d'en face, une rouge? une petite blanche?

C'est ce moment que choisissent des jeunes de passage dans la rue pour entamer une chanson à tue-tête en tapotant sur des tambourins. On ne comprend pas un mot. Il faut dire que de là-bas s'échappent d'une fenêtre tous les génériques des séries télé des années 80 et que du bout, du côté des bars, crient de petits enfants qu'on laisse gambader dans la rue piétonne comme dans un champ.

Dans un salon, le sport s'étire sur grand écran, court jusqu'à nous et s'arrête brusquement avec un rideau tiré. Plus loin un maillot d'enfant sèche sur un cintre agrippé à un volet, parfois son propriétaire apparaît torse nu et en culotte entre les volets gris, ses mains minuscules comme des sauterelles enfin libérées de la torpeur hivernal. Le chat baladeur est encore sur le rebord en pierre qui souligne le premier étage de l'immeuble du bout. Il pose délicatement ses patins du salon à la cuisine ou de la cuisine au salon, entre et sort comme d'un calendrier de Noël, une surprise derrière chaque fenêtre. S'il savait que deux pigeons ont niché entre deux volets à quelques mètres de là, s'aventurerait-il plus loin?

En d'autres saisons on attrape parfois une odeur de plat en sauce, de viande mijotée, mais plus à l'été, plus au temps des salades et du frais. On entend juste des cliquetis de couverts, des conversations de table, passe moi le pain, l'eau, le saladier. La nuit certains sortent des bancs et s'installent en pleine rue. Depuis le haut on voit des verres levés, des bouteilles vidées, des caresses cachées sous des nappes trop courtes. Des ombres en profitent pour traverser le ruban de nuit entre les toits serrés et s'engouffrent dans des fenêtres depuis longtemps sans carreaux, dans les soupentes laissés à l'abandon.

Alors, de l'appartement d'à côté apparaît par intermittence une main dont les doigts enserrent un bâtonnet luminescent, comme chez nous, ça regarde le temps vivre, la rue comme une télé surprenante, une seule chaîne, en continu, tous agglutinés devant le même poste.
On vit ici un nouveau genre de kommounalka. On n'est pas dans l'URSS de l'entre deux guerres, on est dans le Montpellier du XXIe siècle, dans des appartements plus grands, mais réduits à nos fenêtres, à cet espace partagé et vivant de la rue pour les trois mois à venir.

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