Perte d'apesanteur

[Carnet de voyage 33/52 de l'année. Les Carnets 25 à 32 sont des reposts d'anciens textes du blog. On les retrouve sur la page facebook]

Je vais parfois dîner chez elle, tout en haut d'un immeuble haussmanien du neuvième arrondissement, dans le Paris des larges avenues mais dans une rue étroite à sens unique et pavée de menus pavés d'un gris presque noir. Le digicode ouvre un passage dans l'ancienne porte cochère monumentale vert foncé et il faut bifurquer dans la première entrée, sans avoir à traverser la cour au parterre d'herbe et d'arbres autour de laquelle les ateliers de petits artisans s'agencent.

Il n'y a pas d'ascenseur - il n'y en avait pas alors - et l'escalier de bois craque tout du long des cinq étages, où un vieux parquet grinçant distribue plusieurs portes par palier. Au cinquième il faut encore prendre un escalier, plus escarpé celui-là, coincé entre deux pans de murs, caché dans un recoin de l'immeuble et près duquel on a entassé un miroir et une plante verte sur un vieux meuble qui peut-être était une table basse.

Cet escalier est peint de blanc, je crois, éclairé d'une lucarne à la vitre fine enchâssée dans le toit. En haut, deux portes. La sienne est celle de droite. Sa mansarde minuscule et pentue est tout de même percée de deux fenêtres, une de chaque côté du toit. L'agencement bien pensé permet de vivre bien de façon monastique et d'accueillir, tout de même, un clavecin. (Je me demande aujourd'hui, en reconstituant le souvenir de ce studio-mouchoir à l'entrée duquel j'abandonnais toujours mes chaussures, comment ce piano avait pu entrer et rester dans un espace aussi réduit.)

Parfois, les jours de beau temps où elle le propose et nous avons le temps, elle monte sur la chaise puis la demi-table, pose un pied sur le rebord de la fenêtre, passe l'autre, et, après avoir fait tanguer et la chaise et la table, je la suis dans le ciel. De l'autre côté, le zinc des toits se réunit en un large V dans lequel nous nous coulons puis dont nous grimpons un flanc jusqu'à parvenir à hauteur de ces petites cheminées alignées sur l'arête du toit qui, de près, ressemblent à des visages aux expressions vivaces et menaçantes. De là-haut, on fait face au Sacré-Coeur. Immense de blancheur et découpé sur une tranche de ciel. Juste pour nous.

Le plus grand des dangers dont ma peau se souvient encore est le zinc d'été, un métal brûlant de soleil qui fait crier les pieds. Je n'ai aucun souvenir de la hauteur. Les toits de Paris se parcourent donc en chaussettes et la vue sur la ville fait oublier l'apesanteur.

 

Ce texte est inspiré d'un souvenir parisien, sûrement quelque part entre 2007 et 2013.

 🌟Ce texte est inspiré d'un souvenir parisien, un voyage dans le ciel de Paris, quelque part entre 2007 et 2013. Il s'inscrit dans le projet annuel "Carnet de voyage" : en 2018, je partage toutes les semaine un texte sur le thème du voyage sur ma page Facebook et le blog.

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