STORY ROOM 7

[Carnet de voyage 52/52 de l'année]

Explication :
Début décembre 2018, j'ai eu le plaisir de performer pour le 33e Hors Lits de Montpellier.
Lors de ces performances "STORY ROOM", j'ai écrit des textes en direct à partir de mots du public et projetés pendant leur écriture.
7 textes sont donc nés en interaction avec le public. Pour terminer l'année des Carnets de voyage, je vous propose ces voyages en écriture et en imaginaire…

Lecture des textes STORY ROOM - Comment ça fonctionne?
Entre crochets sont les mots donnés par le public au fur et à mesure de l’écriture.
Rappel: Chaque texte a été écrit en direct et projeté pendant son écriture. Il n'a pas été modifié. Chacun a été écrit dans ces conditions en 15 minutes environ.

STORY ROOM 7

[Au XIXe siècle. --- Dans la chambre. --- Une jeune femme.]

Au milieu du XIXe siècle, en l’an [1853], au mois de juillet, Anna, une jeune femme, se languit de l’hiver. Parce qu’en hiver les jours sont plus courts et que personne ne la voit s’échapper par la petite porte dès la nuit est tombée.

En ce mois de juillet, il fait chaud. Paris transpire par tous ses pavés. Les hommes poudrés suent de la blancheur à la jointure entre leur front et leurs cheveux. C’est dégoutant. Anna les regarde passer, ces groupes de gens, depuis la fenêtre de sa chambre. Elle ne s’en cache pas. Elle a ouvert grand les rideaux et les fenêtres, elle s’est avancée sur son petit balcon (quelque chose qu’elle n’est pas censé faire), et elle regarde, ostensiblement. Ça crie, dans les rues, en-dessous d’elle.

— Place ! Place ! gueule un homme à cheval.

— Tu attendras ton tour, comme tout le monde ! lui répond avec une voix forte une femme menaçante. 

— Pousse-toi, je te dis, on m’attend, c’est urgent !

[Il y a des travaux. --- Avec du métal ils sont en train de faire la tour Eiffel. --- Sa famille.]

Effectivement, la mission de Paul est urgente : ramener dans le premier arrondissement de la capitale une pièce de métal aiguisée si finement qu’elle permettra, à ce qu’on dit, de maintenir un édifice gigantesque, le plus haut jamais construit à Paris.

Anna est coincée dans cette chambre, dans cet appartement même, avec toute sa famille depuis… 18 ans. Ça la gonfle. Comme les petites fleurs au mur qu’elle n’en peut plus de compter depuis qu’elle a appris les chiffres à l’âge de 4 ans.

On en dénombre, si vous voulez savoir, 4567 sur le mur de gauche, autant sur les trois autres, et elles sont toutes d’un violet puant qu’elle s’évertue d’ignorer chaque jour trop long.

Alors quand Anna entend cet homme, ce Paul dont elle ne connait pas le prénom, dire qu’on l’attend, elle se dit que c’est l’occasion de se faire la malle.

Elle retrousse sa jupe (avec tous ses jupons inutiles), elle enjambe la balustrade et hop ! elle saute et se retrouve à califourchon sur le cheval.

Paul n’est pas surpris. Il faut dire qu’il a déjà dans la poche cette pièce de métal de 66 grammes qui est supposée maintenir 788 tonnes de métal. Sachant cela, Paul pense que tout est possible. Il attend de voir. En attendant, il s’accommode des circonstances.

[Bon sang de bois ! --- Rendre les choses invisibles. --- Un magret de canard.]

Nos deux jeunes gens traversent ainsi Paris au grand galop en direction de la Seine. 

— Bon sang de bois ! Arrête-toi là Polo ! C’est ici qu’ont lieu les travaux ! hurle derrière lui l’ingénieur du projet.

Le jeune homme tire sur les rênes du cheval qui s’arrête au bord du fleuve.

Depuis que leur chevauchée a commencé, les mains d’Anna se sont promenées sur le torse qu’elle tenait entre ses doigts.

Il en émanait une odeur qu’elle appréciait. Une odeur de repas bien fait. Une odeur de magret de canard. Et ce n’était pas pour lui déplaire. (On avait des goûts comme ça au XIXe siècle…)

Paul ne descendit pas de cheval. Il tendit juste le petit objet emmailloté dans un velours gris. Il n’avait plus envie de voir Paris, de voir la Seine, de voir ces travaux. 

Il avait envie, comme Anna, que toutes les choses deviennent invisibles, ou peut-être eux deux aux yeux des autres.

La chambre et ses milliers de fleurs violettes seraient peut-être, finalement, un refuge agréable pour les journées trop chaudes du restant de ce mois de juillet.

  

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Le principe Hors Lits: des parcours de performances en appartement, un concept né à Montpellier et qu'on trouve maintenant dans le monde entier (http://www.horslits.com).
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🌟Ce texte s'inscrit dans le projet annuel "Carnet de voyage" : en 2018, je partage toutes les semaine un texte sur le thème du voyage sur ma page Facebook et ici sur le blog.

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